Sur la rive opposée

(...) Les premières étoiles venaient d’apparaître, éclairant la nuit qui tombait sur la lune gelée. Ferki et ses compagnons distinguèrent les chaudes lueurs de trois brasiers d’où s’échappaient de longues flammes. Hypnotisée par ces foyers ardents, la petite troupe avançait en trébuchant dans la neige épaisse, accablée par un froid pénétrant qui avait décimé beaucoup de Véraces dès leur arrivée sur la lune. Trois camps de fortune avaient été installés au bord de chaque lac par les associations caritatives d’Onis, en attendant que les Véraces construisent leur sanctuaire tant revendiqué. Bela Ducan vivait dans l’un de ses trois campements avec une centaine de ses adeptes les plus dévoués. On l'avait installé sur un siège recouvert de fourrures élimées, porté par deux Véraces choisis parmi les plus résistants. Ferki Suares suivait les porteurs, soutenant la frêle Daïsen Kulit Hazul à bout de force ; Robr les suivait en grognant machinalement. Le clone avait entouré ses bras autour de la taille de Ferki, puis peu à peu, elle avait enfoui ses mains sous sa veste pour se réchauffer, et bien qu’il sentait maintenant le froid vif qui s’insinuait sur sa blessure, il n’aurait voulu pour rien au monde rompre le contact de cette peau douce sur son corps. Derrière lui, Paver Mader-Am s’enfonçait à chacun de ses pas dans la neige épaisse, s’aidant de ses mains engourdies par le froid pour se relever, tout en maudissant le sort injuste dont il était encore victime. Sur son siège de fortune, enfoui dans ses fourrures défraîchies, Bela Ducan fredonnait des chants qui se perdaient aussitôt dans les bourrasques glaciales. La troupe progressait lentement, mais les flammes se rapprochaient. La procession découvrit alors, au détour d’un énorme rocher noir, le premier des lacs gelés ; au-dessus, des milliards d’étoiles illuminaient la nuit sombre. 
   Sur la rive opposée, un gigantesque brasier éclairait le lac, laissant deviner des formes sous la glace. Ferki, qui avait fini par porter Daïsen Kulit Hazul dans ses bras, s’avança afin de mieux observer ces ombres statiques. Il distingua des épaves de navettes prises par la glace, semblant monter la garde. Les Véraces pressèrent le pas malgré leur fatigue et leur corps engourdi par le froid, sautant d’une épave à l’autre afin d’atteindre au plus vite l’imposant brasier. Daïsen Kulit Hazul, imaginant déjà cette chaleur bienfaisante sur son corps transi de froid, se dégagea de l’étreinte du centurilien pour suivre la petite troupe ; Ferki et Robr l’imitèrent sans perdre de temps. Pavic Mader-Am avait déjà atteint l’autre rive, sans s’inquiéter du sort de ses compagnons. 
   En sautant sur la dernière épave, Ferki chercha à reconnaître la silhouette du clone parmi toutes les autres qui se pressaient autour du feu. Près de la fournaise, la joie éclatait. Les plus robustes, bien réchauffés, discutaient déjà de leur incroyable rencontre, certains commençaient même à chanter en dansant.
« J’ai vu dans les champs gelés trois feux s’allumer 
Longtemps ils ont accompagné le voyageur. 
J’ai toujours su qu’il saurait vite les trouver. 
Fuyant les grands cris sauvages 
D’un sol aride, vil, froid 
Il retrouvera la joie 
D’une terre de partage. » 
   Arrivé près des flammes revigorantes, Ferki, tout en profitant de la chaleur, observait la petite colonie qui baignait dans la chaude lumière. Très loin de là, on pouvait deviner (...)


Extrait Livre III : Les Vaisseaux-Mondes - Chapitre 2 : la lune des lacs gelés

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