Un lourd passé

— Vous me décevez Bekky Liz, dit-il d’un air las, j’espère que votre fils ne réagira pas comme vous quand il verra mon reportage. 
Bekky Liz Sembor se dépêcha de quitter le bureau en dissimulant ses larmes. 
Son passé rejaillit alors. 

*** 

   « Kat ! Vas-tu te réveiller ma fille ou faut-il te faire tomber ? » 
   Une vieille ouvrière était penchée sur la paillasse qu’occupait un corps squelettique. Elle secoua encore une fois la frêle carcasse qui se mit à bouger. Kat posa ses pieds nus sur le sol souillé, se frotta les paupières, et, enfin, après avoir étiré ses membres ankylosés, se leva pour céder sa place à regrets. L’ouvrière au corps décharné se laissa tomber dans l’alvéole en poussant un lourd soupir, et s’endormit aussitôt sans un regard pour sa petite-fille qui s’apprêtait à retourner dans la fosse. Bekky Liz Sembor, de son vrai nom Kat Jemine, débutait toujours ses longues journées sur Upsaïs V12 en imaginant se réveiller sur une planète aussi prestigieuse qu’Abak, et chaque réveil était un supplice, se sachant condamnée à mourir dans les mines d’onisium ou dans le Quartier d’Interruption. Malgré une forte toux, elle sortit du dortoir, munie de sa combinaison qu’il lui servait aussi de couverture. Avant de quitter le Quartier, elle se dirigea vers la taverne en quête d’un peu de nourriture. C’était son dernier jour dans le mouroir, depuis que des mineurs l’avaient découverte alors qu’elle gisait inerte dans une galerie. On l’avait envoyée là-bas, pensant qu’elle allait y mourir, mais elle se remit rapidement, et devait maintenant retourner rejoindre les autres dans la fosse. 
   Kat Jemine, les yeux encore remplis de sommeil, entra dans la taverne en tenant sa combinaison sous le bras. Elle ne s’en séparait jamais depuis qu’elle avait assisté à cette scène, où de nouveaux travailleurs fraîchement débarqués s’étaient fait dérober leur combinaison neuve, contraint par la suite de s’affubler d’une combinaison élimée laissant passer les radiations. La taverne était ouverte en permanence, et des travailleurs en convalescence définitive, étaient installés aux tables ou accoudés au bar. Personne ne fit attention à la maigrichonne qui se dirigeait d’un pas décidé vers l’arrière-salle. La femme du tenancier lui jeta un regard ennuyé, devinant la raison de sa visite. 
   — Alors, c’est aujourd’hui qu’on repart au Trou ? demanda la patronne en pétrissant une pâte grise et collante. 
  — Grand-mère m’a dit de passer vous voir avant mon départ, répondit Kat, en appuyant sa combinaison sur son ventre pour éviter les crampes. 
   La tenancière décolla la pâte entre ses doigts, puis s’essuya sur les pans d’un tablier aussi gris que sa préparation, et alla chercher une petite boite qu’elle tendit à la jeune fille. Celle-ci ne se fit pas prier, et se saisit du petit ustensile rouillé, tout en regardant fébrile, la tenancière qui le remplissait de galettes grisâtres. Elles se firent un bref signe de tête, et la femme s’affaira de nouveau à la confection de sa pâte. Les témoignages d’affection étaient peu démonstratifs au Quartier, mais la grand-mère de Kat avait sauvé la tenancière d’un éboulement quand elles travaillaient ensemble dans la mine, et celle-ci veillait sur Kat pendant son séjour forcé. 
   Kat se dirigea vers le sas d’accès au Quartier en avalant quelques galettes insipides. D’autres travailleurs, plus ou moins rétablis, attendaient devant l’entrée du sas l’arrivée du module qui allait les ramener dans les entrailles de la lune. Kat s’enveloppa dans sa combinaison neuve chèrement payée après avoir été obligée de céder aux avances d’un garde pendant son séjour au Quartier, puis elle entra dans le sas. Cela faisait maintenant quinze cycles qu’elle travaillait au fond de la mine. En fait, depuis qu’elle avait l’âge de tenir une pioche. Ses parents n’avaient pas survécu longtemps aux radiations, par contre sa grand-mère résistait toujours, faisant des séjours réguliers au Quartier, convaincue de voir arriver bientôt le temps du Renouveau. 
  Le module survola le site d’extraction où des contremaîtres attendaient Les Rafraîchis, appelant ainsi ceux du Quartier qui en ressortaient vivants. Kat observa, par les hublots encrassés, la fosse où grouillaient les mineurs et les berlines jamais rassasiées de cargaisons. Elle remarqua au loin un vaisseau de ravitaillement que l’on déchargeait. Le module se posa au cœur même du site, éparpillant un épais nuage de poussière toxique qui s’accumulait sans cesse au dessus de la fosse. Tous Les Rafraîchis descendirent pour se diriger aussitôt vers le dépôt des outils, prêts à rejoindre les profondeurs. 
   Kat manqua à l’appel. Le vaisseau de ravitaillement, vidé de ses marchandises, allait bientôt repartir vers la planète marchande en sous-traitance avec la station minière. Kat observait cachée non loin quand un léger gloussement la fit sursauter. Elle sentit ses muscles se tétaniser, puis dans un effort immense, sortit timidement la tête de sa cachette, et aperçut un enfant qui l’observait. Elle se précipita sur lui pour l’attirer dans son abri, espérant que personne ne les ait vu. L’enfant n’avait pas peur, se serrant aussitôt contre elle. Kat devait se dépêcher de prendre une décision : partir seule ou emmener l’enfant, au risque de se faire repérer. Elle regarda le petit garçon qui jouait avec ses doigts gantés, et n’hésita plus longtemps. 
   Elle sortit de sa cachette et se faufila entre les baraquements où était stocké tout le chargement que gardaient Les Planqués – comme les mineurs appelaient les contremaîtres. La jeune Kat grimpa dans la soute du vaisseau, s’y cacha, et attendit le départ en serrant l’enfant dans ses bras. Mais le garçon voulut se dégager, elle l’agrippa par les épaules au risque de le faire crier. Comprenant peut-être alors le danger, il se calma, et attendit lui aussi le décollage. Ils écoutèrent le bruit des portes qui se refermaient. Kat frissonna, prit d’un terrible doute, mais il était trop tard pour changer d’avis car le vaisseau décollait. Elle serra fort l’enfant, se demandant si la soute était pressurisée. Ses craintes s’estompèrent quand elle n’entendit plus que le silence de l’espace. Elle s’endormit bien malgré elle, après avoir bercé le petit garçon qu’elle avait choisi d’appeler Rayan, en souvenir de son propre père. 

*** 
Bekky Liz Sembor marchait dans la lumière dorée de Dorium, laissant ses pensées la guider. Tantôt elle se rappelait son aventure sur Vectra La Verte et sa rencontre intense avec Ferki Suares, tantôt elle se voyait débarquer sur Réjouissances, une planète de Loisirs pour adultes, après sa fuite d’Upsaïs V12.


Extrait Livre II : Destruction et Renouveau - Chapitre 4 : Retrouvailles

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