Les fantômes du passé

(...) Il frotta ses mains gantées sur la neige durcie pour faire apparaître l'acier lisse et noire de la coque. Il sentit alors la poignée du sas d'accès de la soute ; il l'enclencha machinalement, et fut stupéfait en voyant le sas s'ouvrir. Il faisait sombre à l'intérieur ; les hublots gelés étaient fissurés, le cuir des fauteuils était craquelé, les instruments de mesures rongés par le froid étaient désormais inutilisables. Il régnait un silence sépulcral dans l'immense habitacle de glace. Ferki remarqua seulement à ce moment-là que les plaintes avaient cessé dès son entrée dans la soute du vaisseau. Il était penché sur le tableau de bord du cockpit quand il sentit un souffle glacé sur sa nuque. Une main se posa sur la fourrure qui le recouvrait toujours. Ferki sursauta, avant de se retourner lentement. Son visage se contracta, ses yeux se révulsèrent et sa bouche s'ouvrit sans qu'il fut capable d'émettre le moindre son. Il laissa tomber la fourrure sur le sol gelé en découvrant devant l'entrée du cockpit des Véraces aux visages figés. Leurs regards étaient inexpressifs et leurs corps, aux bras ballants, étaient recouverts d'une peau pourrissante. Quelques lambeaux de tunique étaient collés sur leurs chairs putréfiées. Ferki était coincé contre le tableau de bord, sans pouvoir reculer, saisit par la peur.
 « Pitié ! » 
Les plaintes reprirent, et cette fois-ci, le centurilien identifia leurs provenances. C'étaient les longs cris déchirants des Véraces qu'il avait tués avec sa troupe sur l'aire d'atterrissage de Pan-Aium. Maintenant, ils étaient là, face à lui, implorant sa clémence tout en avançant le pas lent et les bras décharnés tendus dans sa direction. Le premier mort se mit à l'agripper de ses mains osseuses. Ferki se mit à hurler si fort que la glace qui recouvrait le tableau de bord craqua, traçant de longues fissures. Il sentait les doigts secs déchirer sa chemise, pour atteindre sa peau. Les écorchures le faisaient atrocement souffrir au contact de l'air vif et glacée. Malgré le dégoût qu'il éprouva, Ferki saisit les poignets squelettiques, et réussit à se libérer de l'emprise du Vérace en décomposition. Il fonça dans le groupe resté à l'entrée du cockpit, et tenta de se frayer un passage parmi les bras et les doigts aux os saillants qui cherchaient à le retenir. Hors d'haleine, il réussit à se défaire de leur emprise, et se précipita vers la soute, mais à chaque recoin, dans chaque fauteuil, il voyait apparaître des Véraces avancer vers lui. Des cadavres d'hommes, de femmes, mais aussi d'enfants se levaient, les bras gangrenés et tendus, près à l'agripper sur son passage. 
« Pitié ! » 
Ferki n'en pouvait plus. Il se débattait, haletant, repoussant l'étreinte funèbre des morts-vivants qu'étaient devenus les Véraces massacrés et abandonnés sur le tarmac de Pan-Aium. Enfin, la clarté éblouissante de la lune apparut à l'entrée de la soute. Il s'y précipita, s'arrachant aux derniers doigts qui lui griffaient le cou, puis il sauta hors de la soute. La lumière vive de la lune l'éblouit dès qu'il posa les pieds sur le sol de glace. Les mains sur les yeux, il avança dans la neige à tâtons, craignant que les morts ne le suivent hors du vaisseau. Sans se retourner, il se mit à courir dans la neige compacte. Il trébucha plusieurs fois, se releva en titubant, et s’éloigna le plus vite possible. Tremblant de peur et de froid, il courut jusqu'à un amas de roches éboulées pour s'y cacher et reprendre ses esprits. A l'abri de la lumière aveuglante, Ferki observait le paysage devant lui. Aux pieds des montagnes, Osalype se tenait toujours, massive et sombre dans la neige immaculée. Le sas était resté ouvert, et les Véraces sortaient les uns après les autres pour se tenir raide debout dans la neige. Ils tournaient sur eux-mêmes, désorientés et le regard vague. Ferki sentit les larmes couler sur ses joues devenues brûlantes.


Extrait Livre III : Les Vaisseaux-Monde - Chapitre 3 : Une porte s'ouvre

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