Un technicien bien étrange

CHAPITRE VIII 

UN APPEL AUX ETOILES 



Une créature hideuse et au souffle lourd s’avança vers Ferki Suares. Le centurilien avait fait sortir tous les rescapés de la navette délabrée très tôt avant l’aube. Il avait entrepris les réparations de l’émetteur récepteur le plus vite possible, et malgré les protestations, tout le monde étaient allés s’installer autour du feu près des mutants qui s’affairaient déjà au repas. La créature se pencha sur lui ; il sentit alors son haleine fétide, et se retourna d’un mouvement brusque. Il reconnut le mutant qui l’avait aidé à ramener Dylal Darchez. 
  « Je suis occupé », lança le centurilien impatient. 
  Il avait les yeux rivés sur son écran. La créature gronda plus par surprise que par menace : 
  « Je veux aider », gémit le mutant. 
  Ferki se leva alors pour lui faire face. Bien que la stature du soldat fût déjà imposante, la créature le dépassait d’au moins deux têtes. 
  « Comment pourrais-tu m’aider ? » demanda Ferki de plus en plus irrité. 
  Il jaugeait sans aucun élan de pitié le mutant resté pantois ; le temps des marques de bienséance était obsolète. 
  « Moi, technicien M.H.D sur Abak avant devenir être immonde. » 
  Ferki, interloqué, lui fit signe de continuer. 
  « Je sais fonctionnement récepteur », annonça-t-il en désignant les appareils complexes du tableau de bord en demi-cercle. 
  Ferki interrompit la créature, se rappelant enfin qu’elle avait été un Abakien, et lui demanda son nom. 
  « Moi, Robert de Conakrin, avant d’être appelé La créature », gémit la créat..., l’Abakien. 
  Ferki perçut l’ironie, et maintenant il avait honte de son attitude. Il laissa Robr se diriger vers le calculateur de bord. Après une rapide inspection, Robr lui déclara : 
  « Aéronef type magnétohydrodynamique. Propulsion que dans atmosphère, pas dans vide espace. » 
  Le technicien fit une pause car l’ossature de sa mâchoire proéminente l’obligeait depuis peu à articuler avec difficulté. Ferki essayait de comprendre, sentant son cœur se comprimer trop vite.
  « Navette peut pas se propulser sans atmosphère, mais là-haut... », reprit l’ancien technicien, en prenant le temps de montrer par le hublot un point dans le ciel émeraude. 
  Ferki suivit la direction que montrait le gros doigt griffu de Robr, mais ne vit rien. 
  « Là-haut, satellite de Kambar Verte. Navette active satellite, et envoie signal en direction planète proche », conclut Robr. 
  Le pauvre mutant se mit à gémir tant il souffrait de devoir dorénavant parler aussi longtemps. Il sursauta en entendant Ferki s’esclaffer. Le timbre de son rire traversa les parois de la navette, et retentit dans la clairière. Quelques Hurleurs au plumage multicolore qui picoraient les restes du repas s’envolèrent au plus haut des branches. Rayan regarda sa mère, tous les deux pensaient la même chose : Ferki Suares perdait la raison. Le vieux chef des mutants souriait ; il avait confiance, persuadé que les Abakiens n’avaient pas atterri sur cette planète par hasard, aussi près de leur village au pied des montagnes. 
  « Au travail ! cria le centurilien. 
  –  Tttravail ! » rugit le mutant. 
  La nuit était tombée depuis longtemps, mais Ferki et Robr s’affairaient à reprogrammer la navette dans l’espoir de réactiver le satellite de communication en orbite au-dessus de Kambar. Robr donnait les directives à Ferki, ne pouvant pas utiliser le clavier de commande à cause de ses longues griffes. Il fallait calculer les nouveaux paramètres, puis faire les corrections nécessaires pour espérer établir le contact vers le satellite. Rayan les avait rejoints après avoir laissé sa mère près du feu. Elle veillait sur Dylal, sous la protection bienveillante des mutants. Leur vieux chef lui avait confectionné un cataplasme à base de plantes et de mousse pour soigner la blessure infectée de Dylal, mais le corps du jeune médiateur restait constamment en sueur, et Bekky Liz l’essuyait en vain. Il tremblait, et la fièvre ne tombait pas. Elle craignait qu’il ne meure dans la nuit, mais n’en avait parlé à personne car tout le monde avait repris l’espoir de quitter la planète. 
  La nuit fit place à une nouvelle aube, mais la clarté grandissante ne réveilla pas cette fois-ci les rescapés d’Abak. Le feu était éteint, et aucun mutant ne préparait le copieux repas matinal. Le groupe se tenait devant l’entrée de la navette, regardant Ferki Suares debout devant le sas endommagé. Il prit la parole dès que les chuchotements s’arrêtèrent : 
  « L’émetteur récepteur de la navette est dorénavant connecté au satellite Médiacoms, et réactivé par le technicien hors pair que voici. » 
  Il prit l’une des lourdes pattes de Robr pour la lever bien haut, embarrassant le pauvre mutant qui baissa aussitôt la tête pour ne pas voir les Abakiens le dévisager, avant de déclarer : 
  « Voici Robert de Conakrin, un Abakien de première ordre, bien meilleur que nous tous ici réunis. »
   Ferki était en extase, il les observait tous abasourdis, puis il continua : 
  « Le satellite, grâce au nouveau programme créé par Robert, va déployer ses antennes vers la planète habitée la plus proche. On pourra alors envoyer un signal de détresse. » 
Ferki termina là son annonce, et le silence se fit pesant. Il sentit de nouveau le doute jaillir en lui. Etait-il certain que son plan fonctionne ? Les antennes du satellite seraient-elles en état après vingt cycles hors d’usage ? songeait-il, nerveux. Il se ressaisit, voulant continuer de garder espoir, malgré les visages circonspects devant lui. 
  La nuit suivante, très peu de rescapés purent dormir, préférant scruter le ciel silencieux. Bekky Liz, assise près du feu, veillait toujours sur Dylal, dont la fièvre était enfin tombée. Rayan lui apporta un bol fumant, et elle le gratifia d’un gentil sourire. L’espoir renaissait. L’enfant observa ensuite le médiateur. Il lui semblait qu’il allait mieux, mais peut-être son optimisme faussait cette impression. Il ne put s’empêcher de chercher Ferki du regard, et reconnut son imposante silhouette au milieu de la clairière, immobile et attentif, le visage levé vers le ciel scintillant.


Extrait Livre I : Les Lumières d’Abak - Chapitre 8 : Un appel aux étoiles

Une rencontre volcanique

(...) Robr fit son entrée, laissant Ferki en retrait à l’entrée de la salle de conférence. Les acclamations fusèrent aussitôt pour saluer l’arrivée de cette nouvelle star bien atypique. Après la conférence, Daïsen Kulit Hazul emmena toute l’équipe des médiateurs pour une visite des nouveaux sites de Loisirs. Pavic et le figurant regagnèrent leur loge, et Robr alla retrouver son ami. Grisé par ce succès incroyable, le mutant voulut que Ferki l’accompagne à la soirée des médias. D’abord réticent, Ferki se laissa convaincre par l’enthousiasme de son ami. Ferki savait qu’il passerait inaperçu au milieu de l’amas de vedettes. A peine eurent-ils passé l’accès réservé aux personnalités, que Robr s’enquit de retrouver Daïsen Kulit Hazul, le laissant seul. Celui-ci, imperturbable malgré le vacarme des invités et de l’orchestre, attrapa un verre au passage d’un serveur automatique, puis se donna une contenance appropriée pour ce genre de faste, quand il entendit une voix cristalline derrière lui. Il se tourna, le verre aux lèvres, et manqua avaler de travers quand il découvrit Daïsen Kulit Hazul qui se tenait devant lui, affichant un air amusé. Il voulut détourner le regard, mais ne put détacher les yeux de ce corps sublime si près du sien. Daïsen Kulit Hazul était pieds nus, mais il remarqua qu’elle était pourtant aussi grande que lui. Elle avança son visage magnifique près du sien, intriguée par les cicatrices qui parcouraient le visage sombre de Ferki. 
« Vous êtes de la Stabilité ? demanda-t-elle, d’une voix caressante. 
– Qu’est-ce qui vous fait croire cela ? réussit à articuler Ferki. 
– Sans doute votre teint cuivré et toutes ces cicatrices, répondit Daïsen Kulit Hazul, avec aplomb.
 – Je suis l’invité de votre nouveau partenaire de travail, Robert de Conakrin, grommela Ferki. 
– Je ne voulais pas vous froisser, répondit le clone, avant d’ajouter gaiement, je sais que votre communauté est principalement employée dans les services de sécurité, alors j’ai logiquement fait le rapprochement. 
– Et votre communauté à vous, est-elle toujours aussi bien impliquée dans les laboratoires ? » répondit Ferki, faisant allusion aux deux autres clones de la star holographique. 
   Tous les deux se jaugèrent. La rencontre entre le centurilien et le clone annonçait plus la répétition d’un duel titanesque qu’un futur tête-à-tête. Enfin Robr arriva, ravi de voir ses deux amis faire connaissance. 
   « Et bien je vois vous déjà faire présentations. Il ajouta d’un ton le plus cérémonieux possible, ne faisant qu’accentuer son aspect monstrueux, n’ai donc pas vous imposer formules usage, mais si vous souhaitez, peux le faire. » 
   Daïsen Kulit Hazul détacha enfin son regard intense de celui de Ferki pour sourire au mutant. Elle lui demanda d’un ton chaleureux de lui apporter une bouteille d’un grand millésime et trois coupes à sa table. Celui-ci s’exécuta aussitôt, laissant ses amis de nouveaux seuls, face à face. 
  « Mon nouveau partenaire, comme vous dites, est fort serviable, et il m’a déjà beaucoup parlé de vous, mais le héros qu’il m’a décrit était moins agressif. » 
   Ferki se détendit un peu, lâchant un petit rire amusé. Il jugea inutile de rester sur ses gardes avec cette jeune vedette, plus sublime que dangereuse. Il eût même l’audace de lui annoncer qu’il se trouvait sur Loisirs 63 car il avait besoin de Robr pour le seconder dans une mission. Interloquée, Daïsen Kulit Hazul observa Ferki, ne sachant pas si celui-ci se moquait ou voulait l’impressionner. Elle leva la tête, posa une fine main sur sa gorge délicate, puis éclata d’un rire cristallin, savourant l’ironie dont usait sans cesse ce curieux personnage. Elle lui prit le bras pour l’entraîner à sa table. Certains invités se tournèrent sur leur passage, murmurant déjà quelque commérage. Mais Ferki se dégagea de la chaude emprise, mettant fin à l’enthousiasme de la star. Il prit solennellement congé d’elle. Elle le regarda s’éloigner à grand pas, puis après une légère hésitation, regagna sa loge, sans un regard pour ses invités, tandis que les ragots se propageaient déjà sur tout Loisirs 63. (...)



Extrait Livre II : Destruction et Renouveau - Chapitre 7 : Un clone féerique

Exécuter la sentence

(...) Quand tous les Véraces furent revêtus de leur combinaison, Ferki les entraîna avec ses partisans vers les montagnes. L’aube se levait, et ils découvrirent un enchevêtrement de rocailles coupantes et de sables mouvants dans lesquels ils risquaient tous de s’enfoncer à chaque pas. Les alliés de Ferki soutenaient les plus vieux ou portaient les enfants. Il fallait faire vite car les autres centuriliens et l’aide de camp abusés devaient déjà être à leur poursuite. Enfin le vaisseau de ravitaillement apparu derrière une colline, les soutes ouvertes, attendant que les Véraces s’y engouffrent rapidement. Six centuriliens pénétrèrent avec les familles qui venaient d’être arrachées au projet sanguinaire des Dirigeants de Dorium. Les autres partisans faisaient déjà demi-tour, prêts à affronter l’aide de camp et ses hommes, protégeant ainsi le décollage du vaisseau. Un jeune couple s’approcha de Ferki alors qu’il donnait les dernières directives au pilote complice.
   « Venez avec nous, implora la jeune Vérace. – Vous allez rencontrer celui qu’on appelle le Messager du Renouveau, continua son compagnon. »
  Le pilote les salua, avec un regard plein de fierté pour Ferki, puis rejoignit la cabine de pilotage.
 Ferki regarda le ventre arrondi de la future mère, et déclara d’un air absent qu’il connaissait déjà Bela Ducan, aussi il crut avoir mal compris quand elle lui répliqua, surprise, que le Messager en question, était beaucoup plus chétif et bien plus jeune.

 *** 
   La session de discipline durait depuis très longtemps. Ferki Suares attendait dans le couloir assis sur une petite chaise encadrée par deux centuriliens au physique encore plus imposant que le sien. Son refus d’exécuter les ordres sur Upsaïs V12 mettait à mal toute l’organisation centurilienne instaurée il y a longtemps par l’ancienne Abak, et fortement remise en cause depuis sa destruction. Les Dirigeants de Dorium s’étaient aussitôt saisis de l’opportunité qu’offrait la désobéissance d’un officier supérieur pour présenter leur propre programme de sécurité appelé le SEI ou « Sûreté des États Intelligents » aux Dirigeants de La Conjonction.
  Le sas d’accès à la session de discipline s’ouvrit enfin. Ferki entra seul. Les six membres de la session le regardèrent prendre place face à eux. Il leur fit le salut officiel. Trois officiers militaires, deux Dirigeants, dont l’un était Losbak Sofanisse et un Juste formaient la session. Tous connaissaient ses nombreux actes de bravoure, et les trois officiers avaient voulu en tenir compte, aussi le débat avait été plus long que prévu.
  Ce fut Losbak Sofanisse qui rendit le verdict :
 « Colonel Suares, suite à votre capture et à celle de vos partisans sur Upsaïs V12, et considérant l’importance du reproche qui vous est fait, nous avons dû faire appel aux Vœux. Ne pouvant s’en empêcher, il ajouta sur un ton outré, vous ne le méritez vraiment pas à mon avis. » Le Dirigeant de Dorium prit le temps de s’éclaircir la voix, et énonça d’un air redondant le cinquième et le sixième Vœu des Unis : « Lors de toute infraction, l’accusé aura le droit d’être confronté à un comité comprenant des Experts et des Dirigeants, où le délit aura été commis ; d’être informé de la nature et des motifs des charges retenues contre lui ; d’être confronté avec les témoins à charge ; de faire citer des témoins à décharge ; et de bénéficier de l’assistance d’un médiateur pour sa défense », puis, « Il pourra être exigé des amendes importantes, d’infliger des peines sévères si le comité des membres unis l’estime salutaire. »
   Ferki ne broncha pas, attendant, impassible, le verdict. Son calme irrita Losbak Sofanisse qui s’imaginait l’avoir déstabilisé. Il passa une main moite, mais aux ongles impeccables sur son front trop lisse.
   « Ferki Suares, continua-t-il, votre désir d’une Centurile assurant je vous cite, « la protection et la sécurité pour chaque État », est honorable, mais il est aussi primordial d’isoler les perturbateurs qui grouillent partout sur Onis, or vous avez organisé la fuite d’une partie de nos travailleurs aveuglés par la cause des frères Ducan. Ils ont fui Upsaïs V12, mais ce n’est qu’une question de temps pour qu’on les ramène, croyez-moi. »
   Le ton ironique du Dirigeant agaça les trois officiers de la session qui n’aimèrent pas que cet arriviste – aussi dynamique soit-il – utilise la devise de leur caste pour faire la leçon à l’un de leurs colonels.
   « Ce n’est pas l’uniforme qui doit vous servir, Ferki Suares, continua le Dirigeant, mais vous qui devez servir l’uniforme. »
   Losbak Sofanisse se régalait en haranguant chaque membre de la session, se voyant déjà à la tête avec son compagnon de la nouvelle planète mère d’Onis. Il reprit :
   « Soyez assuré que vous avez des amis dans cette salle. Puis il annonça fébrile, sous l’égide des Vœux, il vous sera retenu votre solde pour la durée de votre mission sur Upsaïs V12, et vous serez bien évidemment destitué de toutes vos décorations. Vous retournez donc au premier échelon de votre caste, insista-t-il. Il ajouta, sur un ton cynique, qui mit mal à l’aise les trois officiers, votre nouveau supérieur vous annoncera vos prochains devoirs. Vous pouvez disposer, à moins que vous ayez une déclaration à faire. Voyez comme nous sommes ouverts malgré tout. »
   Ferki Suares salua les trois centuriliens, puis posa un regard glacial sur le Dirigeant. Il ne prit pas la peine de lui répondre, et sortit en le laissant toujours plus outré, sous les regards complices des officiers. Les deux gardes l’accompagnèrent aussitôt vers le module qui devait le ramener à la base. On avait pris soin de ne pas rendre publique la rébellion de ce colonel qui avait refusé de suivre les ordres des Dirigeants de Dorium.
   Son nouveau supérieur l’invita à s’asseoir avec lui au mess des officiers, privilège qui lui serait interdit par la suite. Ils burent en silence. Son second verre avalé d’une seule traite, le nouveau colonel tendit une clavisk à Ferki, et lui annonça, un peu embarrassé :
   « Vous partez pour une mission secrète. Voici les instructions et les codes d’identification que vous effacerez aussitôt après en avoir pris connaissance. »
   Seul devant son ordiffuseur, Ferki tapa le code d’accès que lui avait donné son supérieur, puis il cliqua sur l’icône de l’ordre de mission : une carte d’assimilation abakienne apparut sur l’écran. Ferki reconnu le visage tendu de Dylal Darchez devant la façade au jaune éclatant des Nouvelles de Dorium. Une biographie présentait brièvement sa récente promotion en tant que médiateur en chef. Ferki resta pensif devant les mots écrit en gros caractères qui terminaient la présentation : SUSPECTE DE DISSIDENCE. A ISOLER RAPIDEMENT.
   Un peu plus tard, la clavisk finissait de se consumer dans le petit cendrier rutilant posé sur la table, unique mobilier de la pièce avec le lit impeccablement fait. Ferki regardait les morceaux carbonisés se demandant ce qui le poussait encore à vouloir faire partie de la Centurile. Sa carrière était ruinée, il avait perdu tous les privilèges de sa caste, mais on lui laissait une chance de se racheter en échange de la vie de son ami Dylal Darchez.
    Les Dirigeants de Dorium avaient élevé le cynisme en un art où ils avaient fini par exceller.



Extrait Livre II : Destruction et Renouveau - Chapitre 5 : Mutinerie

Faire le bon choix...

PREMIÈRE PARTIE

Les Lumières d’Abak
                   

        

CHAPITRE II


ATTERRISSAGE FORCE


Dylal Darchez regarda disparaître le dernier module dans la lumière verte de Kambar. L’implacable décision prise par Ferki Suares l’avait abasourdi comme tous les autres rescapés. Il vit dans le reflet du large hublot le centurilien se diriger vers la cabine de pilotage automatique. Il comprit alors que Ferki s’apprêtait – comme il l’avait promis – à recalculer de nouvelles coordonnées.
« Pensez-vous pouvoir piloter vous-même la navette ? » demanda Dylal, dont la voix brisée trahissait une vive émotion.
Il avait rejoint des passagers qui s’étaient regroupés devant la minuscule cabine de pilotage, observant le centurilien déjà affairé à ses calculs. Ferki ne répondit pas.
« Nous allons bientôt rejoindre les autres sur Kambar », murmura un rescapé.
Ferki surveillait sur l’unique écran la descente de la dernière navette d’un œil redoutable, où un minuscule altimètre radar le renseignait de sa position exacte. Il sentait le poids des regards pleins d’espoir peser sur lui, et Dylal, voyant le centurilien se raidir, invita le petit attroupement à regagner leurs fauteuils pour le laisser se concentrer.
Tous les passagers ressentirent l’impatience du centurilien comme un mauvais présage. Ferki se tourna vers eux, et ordonna de boucler leurs ceintures. Dylal l’interrogea du regard, mais le centurilien l’ignorait. Soudain une alarme retentit dans toute la navette, et la voix si enjouée de l’ordi-annonceur devint grave et métallique : « Dernière modification. Veuillez entrer le transcode pour procédure d’orientation assistée. » Chacun retint sa respiration quand la navette se mit à dévier de sa trajectoire et à s’incliner brusquement. Cramponnés aux bras des fauteuils, ils se mirent tous à hurler. Dans la cabine, Ferki s’agrippait aux deux manettes de commande manuelle, les tirants de toutes ses forces vers lui ; la navette réagit, au grand soulagement de Dylal.
« Avez-vous le code ? Nous allons nous écraser sur Kambar sans le code », cria-t-il au centurilien.
Ferki fixait le petit écran devant lui, cherchant lui aussi la réponse. Sans lâcher les manettes d’une seule main, il réduisit avec l’autre le taux de descente et actionna la sortie du trépied d’atterrissage, puis se tourna vers le groupe :
« Accrochez-vous, je vais essayer de me poser en catastrophe », annonça-t-il d’une voix grave.
Plus Kambar grossissait à travers les hublots, plus la pression dans l’habitacle s’amplifiait, et l’alarme résonnait toujours.
Dylal détacha sa ceinture, sous les regards incrédules des autres condamnés. Malgré les jambes alourdies par la pression grandissante, il rejoignit le centurilien, proposant son aide d’un regard déterminé. Ferki le dévisagea, ruisselant, puis finit par dire au jeune Abakien au doux visage glabre :
« Faites-les entrer dans le sas d’accès aux modules, et refermez derrière vous. »
C’est alors qu’une lumière vive s’engouffra à travers tous les hublots du vaisseau. La peau et les vêtements de chaque passager prirent une teinte verte. La pression devint très forte. Dylal restait prostré devant Ferki, ne sachant que faire. Il sursauta au contact de la main massive du centurilien qui le secouait. Le regard noir, Ferki lui cria, l’autre main bien cramponnée aux manettes :
« On va tous y rester, et cette fois-ci ce sera pour de bon, si vous ne m’obéissez pas, Dylal ! »

Les fantômes du passé

(...) Il frotta ses mains gantées sur la neige durcie pour faire apparaître l'acier lisse et noire de la coque. Il sentit alors la poignée du sas d'accès de la soute ; il l'enclencha machinalement, et fut stupéfait en voyant le sas s'ouvrir. Il faisait sombre à l'intérieur ; les hublots gelés étaient fissurés, le cuir des fauteuils était craquelé, les instruments de mesures rongés par le froid étaient désormais inutilisables. Il régnait un silence sépulcral dans l'immense habitacle de glace. Ferki remarqua seulement à ce moment-là que les plaintes avaient cessé dès son entrée dans la soute du vaisseau. Il était penché sur le tableau de bord du cockpit quand il sentit un souffle glacé sur sa nuque. Une main se posa sur la fourrure qui le recouvrait toujours. Ferki sursauta, avant de se retourner lentement. Son visage se contracta, ses yeux se révulsèrent et sa bouche s'ouvrit sans qu'il fut capable d'émettre le moindre son. Il laissa tomber la fourrure sur le sol gelé en découvrant devant l'entrée du cockpit des Véraces aux visages figés. Leurs regards étaient inexpressifs et leurs corps, aux bras ballants, étaient recouverts d'une peau pourrissante. Quelques lambeaux de tunique étaient collés sur leurs chairs putréfiées. Ferki était coincé contre le tableau de bord, sans pouvoir reculer, saisit par la peur.
 « Pitié ! » 
Les plaintes reprirent, et cette fois-ci, le centurilien identifia leurs provenances. C'étaient les longs cris déchirants des Véraces qu'il avait tués avec sa troupe sur l'aire d'atterrissage de Pan-Aium. Maintenant, ils étaient là, face à lui, implorant sa clémence tout en avançant le pas lent et les bras décharnés tendus dans sa direction. Le premier mort se mit à l'agripper de ses mains osseuses. Ferki se mit à hurler si fort que la glace qui recouvrait le tableau de bord craqua, traçant de longues fissures. Il sentait les doigts secs déchirer sa chemise, pour atteindre sa peau. Les écorchures le faisaient atrocement souffrir au contact de l'air vif et glacée. Malgré le dégoût qu'il éprouva, Ferki saisit les poignets squelettiques, et réussit à se libérer de l'emprise du Vérace en décomposition. Il fonça dans le groupe resté à l'entrée du cockpit, et tenta de se frayer un passage parmi les bras et les doigts aux os saillants qui cherchaient à le retenir. Hors d'haleine, il réussit à se défaire de leur emprise, et se précipita vers la soute, mais à chaque recoin, dans chaque fauteuil, il voyait apparaître des Véraces avancer vers lui. Des cadavres d'hommes, de femmes, mais aussi d'enfants se levaient, les bras gangrenés et tendus, près à l'agripper sur son passage. 
« Pitié ! » 
Ferki n'en pouvait plus. Il se débattait, haletant, repoussant l'étreinte funèbre des morts-vivants qu'étaient devenus les Véraces massacrés et abandonnés sur le tarmac de Pan-Aium. Enfin, la clarté éblouissante de la lune apparut à l'entrée de la soute. Il s'y précipita, s'arrachant aux derniers doigts qui lui griffaient le cou, puis il sauta hors de la soute. La lumière vive de la lune l'éblouit dès qu'il posa les pieds sur le sol de glace. Les mains sur les yeux, il avança dans la neige à tâtons, craignant que les morts ne le suivent hors du vaisseau. Sans se retourner, il se mit à courir dans la neige compacte. Il trébucha plusieurs fois, se releva en titubant, et s’éloigna le plus vite possible. Tremblant de peur et de froid, il courut jusqu'à un amas de roches éboulées pour s'y cacher et reprendre ses esprits. A l'abri de la lumière aveuglante, Ferki observait le paysage devant lui. Aux pieds des montagnes, Osalype se tenait toujours, massive et sombre dans la neige immaculée. Le sas était resté ouvert, et les Véraces sortaient les uns après les autres pour se tenir raide debout dans la neige. Ils tournaient sur eux-mêmes, désorientés et le regard vague. Ferki sentit les larmes couler sur ses joues devenues brûlantes.


Extrait Livre III : Les Vaisseaux-Monde - Chapitre 3 : Une porte s'ouvre

Au commencement...

PROLOGUE 



   Conjonction d'Onis, cycle 347. 
   Le vaisseau ravitailleur E-10-S sortit enfin de la noirceur du cosmos. Le lanceur commença aussitôt la phase orbitale du placement de la navette, où la troupe de centuriliens se tenait cachée prête à débarquer sur la planète Erames, la deuxième planète la plus massive du système Onis, après la planète Abak. 
   « Eh ! Herman, c'est pas le moment de rêver », cria Ferki Suares à son jeune lieutenant qui observait le paysage d'un air pensif à travers l'écran virtuel de sa visière. 
   Agrippé à son icronde – programmée en mode silencieux après avoir décollé d'Upsaïs V12 – le lieutenant Ralder S. Herman admirait les lacs immenses qui s'étendaient à perte de vue. Il était frappé par les couleurs chatoyantes de vagues hésitant entre des reflets rougeâtres ou orange, et qui ondoyaient dans le vent. Il ne prit pas la peine de répondre à l’interpellation de son chef à peine plus âgé que lui, et continua son observation, attendant l'ordre fatidique : prendre d'assaut la plateforme Adoleumifère de la société abakienne : la Pan Service Limited. L’assemblage de cette impressionnante structure avait été réalisé sur la terre ferme, la plateforme achevée fut ensuite transportée sur des embarcations géantes jusqu’au site. La conception de l'armature porteuse avait dû tenir compte des contraintes spécifiques liées au milieu naturel d'Erames comme les marées, les tempêtes, les courants ou les risques de corrosion liés à cet environnement, mais aussi au risque sismique, sans oublier les créatures féroces qui grouillaient dans ses lacs. Des émeutes avaient été provoquées par un groupe d'ouvriers, inspirées de celles qui avaient été lancées par deux Abakiens, les frères Ducan, Ellon et Bela, durant le cycle 317. L'un, Ellon, avait formé la dissidence sur la planète Dorium, l'autre, Bela, avait comploté sur Abak. La société avait le monopole sur l'extraction d'adoleum, une huile minérale de couleur rouge dont les composants d'origines organiques constituaient la principale source d'énergie utilisée dans tout le système Onisien.(...)


 Extrait Prologue

Des produits interdits...

(...) L’attroupement des curieux venus contempler le corps étendu sur la chaussée s’éclipsa dès l’arrivée du service de Stabilité. Les quelques voisins qui avaient prévenu les secours restèrent dans l’allée pour répondre aux médiateurs arrivés rapidement sur place. 
Rayan assista en direct à l’évacuation de sa mère qui, selon les commentaires des badauds, s’était évanouie à quelques pas de chez elle. Il quitta la Plurimédiathèque, abandonnant ses collègues à leurs études pour se précipiter aux Urgences de Dorium. 
Le garçon présenta sa carte d’assimilation à l’automate de sécurité avant de se ruer à l’accueil, où il implora une hôtesse pour qu’elle lui donne des nouvelles de sa mère. L’hôtesse considéra un moment le garçon, puis d’un air écœuré, pointa du doigt le sas d’accès au service des Toxisons. Rayan, abasourdi de savoir sa mère dans ce genre d’endroit, se laissa tomber dans un des sièges de la salle d’attente. Il l’imagina inanimée, entourée d’ordinateurs-sanitaires affairés à lui appliquer le lourd sevrage des Toxiques. Il s’en voulait terriblement de l’avoir laissée seule si longtemps. Recroquevillé sur son siège, Rayan attendit qu’on lui donne des nouvelles sous le regard méfiant de l’hôtesse. Enfin un ordinateur-sanitaire vint l’informer : sa mère avait survécu au sevrage, et on l’avait aussitôt envoyée au centre des Détoxiqués. 
Avant de rentrer dans leur appartement, Rayan regarda l’endroit où sa mère s’était évanouie. Il ne trouva personne, les voisins avaient regagné leur domicile après avoir été interviewés pour le prochain Informashow de Dorium. Le garçon posa sa main sur la poignée, et le sas d’accès de l’immeuble s’enclencha aussitôt, tandis qu’une voix chaleureuse lui souhaitait la bienvenue. Arrivé à l’étage de leur appartement, il sentit qu’on l’observait derrière chaque porte. Sur la sienne, il découvrit un graffiti représentant Bekky Liz Sembor en uniforme sanitaire, et s’injectant des produits interdits. Il entra et claqua la porte derrière lui d’un geste rageur ; c’est seulement à cet instant qu’il remarqua qu’elle avait déjà été déverrouillée. Il vit deux individus qui se tenaient dans la pièce des médias avec ses propres clavisks à la main, et qui le regardaient penauds. L’un d’eux avança vers lui tout en montrant une carte officielle.
« Notre présence est légale et respecte le quatrième Vœu », déclara l’individu sur un ton ferme.
 Il cita l’amendement, sûr de lui : « Il ne sera pas insultant au devoir des Onisiens d’être contraints de toute enquête ou saisie modérée concernant (...).


Extrait Livre II : Destruction et Renouveau - Chapitre 6 : Fuir de nouveau