Descente infernale...

DEUXIÈME PARTIE

Destruction et Renouveau



CHAPITRE III 


LES TRAVAILLEURS DE L’OUBLI 


   Le sentier commençait dès la piste d’alunissage, et débouchait directement sur l’un des derniers gisements détectés par l’une des sondes radiométriques qui survolaient le sol lunaire. Le chemin escarpé s’enfonçait brusquement pour découvrir, plus bas, une immense cavité, où des insectes s’affairaient à sortir d’énormes blocs de roches et à pousser des wagons sur des rails usés. Joshua aperçut ces petites silhouettes qu’il avait déjà observées plus tôt à son arrivée, et qui basculaient les berlines chargées des débris de roches. Amon Bumer, précédé de ses visiteurs, annonça, à leur grande surprise, qu’il leur donnait toute liberté pour filmer le site. Il ajouta qu’il se contenterait de veiller à leur sécurité et au bon déroulement du tournage.
      "Salut," dit Joshua en s’approchant d’une des berlines qui venait d’être renversée. 
    Un ouvrier lui tournait le dos, il était vêtu d’une combinaison sans âge et était voûté comme le vieux contrôleur du Cratère. Pourtant Joshua constata que l’ouvrier n’était pas plus âgé que Mack.
      "Salut, répondit le travailleur en hésitant, après avoir reconnu la combinaison des Observateurs
         — C’est une fosse ?" demanda Joshua.
    Il montrait de sa main gantée un abri éclairé par un faible néon d’où il distinguait des batteries. Derrière, les fours barraient l’horizon où de gigantesques cheminées crachaient des flammes d’un vert phosphorescent qui venaient lécher le ciel jaune. 
    Le travailleur au dos fourbu désigna l’arrière du puits où se trouvait, dans un autre abri, la Machine. 
     "Allez voir à l’intérieur, moi j’ai pas le temps de vous montrer," répondit le mineur affairé à son chargement, tout en jetant des regards inquiets aux centuriliens restés en arrière. 
    Joshua appela Mack qui filmait en continu, et tous les deux se dirigèrent sans hésitation vers les vrombissements. Ils grimpèrent à un escalier recouvert de poussière jaune, puis se retrouvèrent à l’intérieur de l’abri. Amon et deux de ses soldats les suivaient en retrait. Devant les deux médiateurs se trouvait un trou béant qui plongeait dans l’obscurité. Une énorme charpente au-dessus du puits soutenait deux cabines qui faisaient un aller-retour assourdissant dans les entrailles de la lune. Plus loin la Machine grondait, surveillant le bon fonctionnement de ses cages d’extractions, qu’observaient six curieux. Joshua s’approcha d’elle, ne se souciant pas des centuriliens qui le surveillaient. Un machiniste était plongé dans l’examen d’un écran qui représentait le puits et ses différents étages, ainsi que l’endroit où s’était arrêtées les cages chargées de berlines ; le va-et-vient des cages et le remorquage des berlines étaient une torture pour qui n’était pas habitué au fracas ininterrompu. Les berlines vidées retournaient dans les profondeurs, chargées des travailleurs venus remplacer les équipes au fond du trou béant. 
    Mack filmait toujours. Il était étourdi par le vacarme, le vent glacial qui s’engouffrait à travers les ouvertures et la poussière radioactive qui recouvrait les combinaisons. La vision des visages exsangues, et d’une horrible couleur jaunâtre, des mineurs immobiles dans les berlines le bouleversa. Joshua voulut en interroger quelques-uns, mais Amon lui fit signe de les laisser tranquilles. Les travailleurs étaient assommés par la fatigue et par les effets nocifs des minerais qu’ils arrachaient du ventre d’Upsaïs. Une berline attendait les visiteurs. 
    "Vous vouliez faire un beau reportage je crois ?" cria Amon aux deux médiateurs, voyant que ceux-ci avaient eu un mouvement de recul quand des ouvriers, tassés au fond de la berline, leur tendirent les bras.
Il poussa sans ménagement les deux médiateurs, et leur ordonna :
"Montez et accrochez-vous !"
    La vitesse de la berline qui descendait le puits était prodigieuse. Mack crut qu’il allait s’évanouir. Joshua, lui, s’accrochait à la grille de sécurité, entendant à peine ce qu’Amon lui racontait tant le vacarme des roulements des câbles était intense. 
    "Le puits a une profondeur de quatre cent points environ, il ajouta toujours en criant, mais certains puits peuvent atteindre neuf cent points de profondeur."
    Joshua ferma les yeux, espérant faire disparaître l’image qui le hantait depuis son installation dans la berline : des câbles cédant et les projetant tous vers une mort certaine. La berline ralentit dans un long grincement pour s’arrêter complètement à un étage, et y laisser les ouvriers à leur sort. Amon poussa les deux médiateurs hors de la berline, puis leur fit signe de suivre les travailleurs. Les deux gardes leur emboîtèrent le pas, jetant de rapides coups d’œil derrière eux, voyant que leur chef n’avançait pas. Celui-ci s’assurait que la berline continuait son chemin vers d’autres profondeurs, puis il rejoignit le petit convoi qui avançait dans une galerie d’au moins dix points, estima Joshua, en baissant la tête tandis qu’il progressait dans l’obscurité. Des travailleurs se séparèrent du convoi pour s’engouffrer dans une autre galerie qui apparut au détour d’un virage. Joshua et les autres avancèrent encore, précédés par d’autres mineurs qui, prostrés dans leur silence, avançaient dans la galerie sans fin. Mack, n’ayant pas assez de visibilité, alluma le visionneur thermique de sa caméra-globulaire, et se dirigea alors plus facilement que Joshua, qui, lui, marchait à tâtons. Au loin, une rumeur se fit entendre. Brusquement, Amon fit un signe à ses soldats, signifiant aux deux médiateurs que ce vacarme n’était pas normal. Il leur ordonna de ne pas bouger, pendant que lui et ses hommes se dirigeaient vers le bruit. Une détonation retentit dans toutes les veines de la galerie, faisant sursauter les deux médiateurs. Joshua enrageait de ne pas pouvoir aller voir ce qui se passait, mais savait très bien qu’ils seraient renvoyés sur Dorium à la moindre désobéissance. Amon surgit devant eux, haletant, et leur criant d’approcher. Joshua et Mack se précipitèrent vers ce qui semblait être, à la vue des corps enchevêtrés, un terrible éboulement.
(...)

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